Alors pour voir les étoiles filantes, c’est facile, tu te mets face au phare, une main sur l’oeil et tu regardes au Nord-Ouest 2 septembre 2009
Pour l’Etat Civil, il s’appelait Georges, né le 4 mai 1938 de l’autre côté de la Méditerranée, au cœur de la ville d’Alger, alors seconde capitale de la France.
Mais tout de suite, il devint Georgeot, fils aîné d’un père cheminot d’origine alsacienne et d’une toute jeune maman de 16 ans. D’une intelligence exceptionnelle, doux et timide, il eut à cœur au fil des ans d’apporter un soutien plein de tendresse à ses parents, allant jusqu’à tricoter la layette des plus jeunes et soulager par tous les moyens une charge de travail toujours croissante avec l’arrivée après lui de 7 frères et sœurs.
Il assuma avec tout autant de générosité ce rôle nouveau de frère aîné. Habile de ses doigts, il fabriquait des jouets en bois pour ses frères et habillait les poupées de ses sœurs. Il construisait aussi les meubles de famille avec déjà beaucoup d’ingéniosité. Toute sa vie, il resta pour la fratrie un guide généreux, rédigeant les lettres administratives, prêtant, donnant son matériel et son temps, offrant des cadeaux et soutenant financièrement les projets.
Malgré une scolarité stoppée un an par une grave méningite en 1951 alors qu’il avait 13 ans, il se montra brillant dans ses études et fut l’unique lauréat d’Afrique du Nord en 1958 au concours d’entrée à l’école d’ingénieur des Arts et Métiers. Il dut alors quitter sa famille et s’exiler seul en métropole à Aix en Provence de 1959 à 1963 où il devint Scipion l’Africain. Grâce à ce surnom, et malgré l’exil, il gardait pour toujours la marque de l’Afrique qu’on retrouverait à jamais dans sa signature.
L’Hymne des Gadzarts dit : « Fraternité, c’est là notre devise ». Ces mots étaient faits pour lui ! Il ne pouvait donc que devenir totalement gadzart : un ingénieur efficace, un technicien jusqu’au bout des ongles ( l’auriculaire, disait-il, doit toujours être taillé de manière à servir de tournevis on ne sait jamais ) esprit pratique refusant les fioritures ( les bassins avec des petits jets d’eau), d’une originalité affirmée ( il nous avait composé une chanson « mais qui c’est-y, qui c’est-y » qui n’a laissé que des souvenirs joyeux), peut-être aussi un goût prononcé pour les facéties ( sa blague préférée, c’était de crier « Pan » lorsqu’on ouvrait un cadeau d’anniversaire ; il en a traumatisé plus d’un ) sur un fond de discours paillard, dans le sens gadzarique du mot bien sûr ! Paillard voulant dire « amusant, drôle ».
Scipion l’Africain était un général romain qui avait traversé la Méditerranée pour attaquer Carthage, battre le grand Hannibal et en finir ainsi avec la seconde guerre punique. A son exemple, Georgeot sut tirer profit d’une situation pourtant déstabilisante et difficile pour lui : loin de sa famille, loin d’une terre natale en souffrance à cette époque-là, entourés de camarades sensiblement différents pour gravir les échelons de la réussite sociale et devenir un meneur d’hommes, de chantiers, d’équipes, de familles.
Ce fut aussi pour lui une époque d’avidité intellectuelle : il découvrit (et nous fit découvrir plus tard ) les romans en livre de poche, les opéras et Georges Brassens. Il avait en commun avec lui de tenir compte des actes plutôt que des mots, d’être sensible aux petites gens au grand cœur, à l’Auvergnat, à la Jeanne, de rendre concret et simple les grandes philosophies, et sous des dehors d’anarchiste d’être sans le savoir tout simplement un chrétien en actes.
Il suivit la voie de son père et postula en 1963 à la SNCF, qui accepta sa candidature : chef de district à Rodez, chef des ateliers de la voie à Chamiers, puis fonctionnaire supérieur à Paris. L’engagement du cheminot à l’esprit-maison cette fois encore fut total. Des trains, toujours plus de trains….Il mit au point plusieurs systèmes et participa au projet TGV.
Le 17 avril 1971 : Il épousa Marie-Paule et devint…. mon beau-frère. Cela lui fit une deuxième grande famille à soutenir de conseils juridiques et de plans d’architecte. Et bientôt une troisième famille… car en janvier 1972 arriva un petit Olivier, puis très vite en 1973 Ingrid montra le bout de son petit nez : même pantalon que son frère, mêmes chaussettes ( toujours l’esprit pratique !) Elodie, elle, n’arrivera que 13 ans plus tard, très étonnée de l’intérêt qu’elle suscitait chez ces quatre grands. Elle fit un soir une pause respiratoire et fut ramenée énergiquement par son père au souffle de la vie : il avoua alors n’avoir jamais très bien su quelle petite voix l’avait poussé vers le berceau à ce moment-là et envisageait l’existence d’un grand ordonnateur cosmique, quelque chose comme un super gadzart. Il fut un père plus éducateur que papa-poule, appelant sans relâche ses enfants à la réflexion.
Dans les années 80, il décida de visiter le monde, d’aller porter la flamme du chemin de fer français dans de lointaines contrées : en Argentine, au Chili, au Mexique, il devint « el senor ingeniero ». Il fut aussi mandaté par l’ONU pour une mission au Cameroun.
Sa générosité continuait de se manifester envers les jeunes : deux générations d’étudiants fauchés (de mère en fille !), les stagiaires plus ou moins norvégiens, deux ou trois étudiants argentins et une artiste mexicaine.
Mais le chemin de fer étant le moyen de transport de loin le plus écologique, il devint, une fois à la retraite, militant associatif. Encore un peu Scipion mais dans une version écologiste, il combattit Vulcania mais Saint Georges hélas ne terrassa pas le dragon. Dix ans avant tout le monde, il nous initia ensuite à la collecte des ordures sèches et des ordures mouillées (Georgeot, je n’y ai jamais rien compris et j’ai peur de ne pas être la seule)
Avec ses camarades, il occupa pendant une nuit une grotte qui devait être détruite, pour alerter les media sur la disparition des chauves-souris qu’elle abritait. Il était aussi président de l’Association « Des trains en plus pour demain ». Nous retrouvâmes avec surprise son nom ( notre nom !) sur une liste électorale aux élections municipales de mars 2008.
Enfin, en octobre 2002, il changea encore de nom et devint , dans la bouche de Sarah et plus tard, en 2006, d’Emma « Papinou ». Et il se transforma en papi-poule, c’est à dire en papi qui vous apprend à nourrir les poules. On n’en avait pas fini avec les « pan » aux fêtes d’anniversaire !
Pourtant, malgré une volonté de fer, la maladie, longue et douloureuse, finit par l’emporter mais il s’est battu jusqu’au bout, “de ses minuscules restes de forces contre son cancer de tout”.

C’est pourquoi, nous tous ici rassemblés, nous vous disons : merci Georges pour tout ce que vous avez fait pour nous, merci Georgeot, merci Scipion , merci monsieur l’ingénieur, merci Papa, merci Tonton, merci Jojo, merci Papinou. On ne vous oubliera pas et vous nous manquerez les soirs de Noël mais comme l’a chanté Brassens dans « Les copains d’abord » jamais, au grand jamais, votre trou dans l’eau ne se refermera.
Il faut croire, il faut croire à nos retrouvailles là-haut, sur les strapontins du Bon Dieu.
Texte écrit par ma maman et lu lundi après-midi.








